Interview de  Cheikh Hareth Al Dhari, secrétaire général de l'Association des oulémas musulmans

Par Yad Dlimi, Service Quds Press, Bagdad, 6 mai 2006

Le Cheikh Hareth Al Dhari, Secrétaire Général de l¹Association des oulémas musulmans d¹Iraq (sunnite), déclare que son association ne compte nullement sur le processus politique actuel pour faire sortir le pays de sa crise.
Cette opération se passant sous l¹occupation, elle est sans effet comme en témoignent les résultats des trois dernières années.
A propos du chiffre exact des pertes usaméricaines, le S.G. de l'association des oulémas déclare qu¹il est plusieurs fois supérieur au chiffre officiel. Quant aux  victimes iraquiennes depuis le début de l'occupation, leur nombre est de 200 000, selon lui, et non pas 35 000 comme le prétendent les usaméricains. Selon lui le nombre des prisonniers et de  détenus dans les prisons et les divers centres de détention serait de 70 000.
Le Cheikh Al Dhari déclare d¹autre part, que son association a une vocation purement religieuse de conseil, d¹éducation et d¹orientation, qu'elle ne dispose d¹aucune ramification politique et qu¹elle s¹interdit de ce fait d¹intervenir dans le jeu politique, que ce soit sous l¹occupation ou après.
Il ajoute qu¹il n¹y a actuellement d¹autre salut pour l¹Iraq que de  d'aucune milice partisane et n¹ayant d¹autre allégeance qu¹à l¹Iraq. Il  refuse par la même occasion toute intervention de troupes arabes pour remplacer les troupes d¹occupation, affirmant que la résistance iraquienne est en progression constante depuis 3 ans d¹occupation et que sa légitimité découle en droite ligne de la présence de l¹occupant.

Voici le texte de l¹interview:
Comment voyez-vous la situation du pays et vers quoi croyez-vous que les choses s¹orientent?

Al Dhari : Au cours des trois dernières années d¹occupation usaméricaine, l'Iraq a atteint le sommet d¹une véritable tragédie. Si cela devrait  continuer ainsi, nous allons vers un destin plus sombre : l¹inconnu. Ce que  confirment par ailleurs toutes les données sur le terrain. Rien de ce qui se  fait n¹est en mesure de donner le moindre espoir pour un règlement dans un  proche avenir : l¹action politique est irresponsable et ses retombées sont hésitantes, ce qui renforce l¹idée que l¹Iraq va vers un l¹inconnu!
Quds press: Certains politiques estiment que votre organisation se  contente de critiquer et ne prend pas la peine de proposer des solutions  alternatives. Avez-vous des solutions alternatives pour sauver l¹Iraq de la crise dont vous parlez?

Al Dhari : Nous ne critiquons pas dans l¹absolu mais nous critiquons ceux qui le méritent pour leurs faits et gestes, ceux qui ont soutenu l'occupation et qui ont servi ses plans d¹administration du pays sous les appellations les plus diverses: à commencer par le conseil du gouvernement, puis le gouvernement intérimaire et le gouvernement provisoire élu. Tous ceux qui ont le sens de la justice et un minimum de conscience politique se rendent compte des effets désastreux des politiques de ces diverses instances. L¹occupation a la haute main sur le pays et n¹a d¹autre souci que le problème de la sécurité qu¹elle traite avec la seule force armée. Les citoyens iraquiens sont l¹objet d¹agressions permanentes d¹une rare brutalité, planifiées et improvisées qui font des dizaines sinon des centaines de morts tous les jours. Cette situation dure depuis trois ans et se trouve actuellement en progression constante. Le problème économique est totalement ignoré, balayé par tous les vents, ballotté entre les mains des occupants et de leurs semblables. Ainsi le pétrole iraquien est l¹objet d¹un pillage systématique et ses royalties détournées, ce que confirme un responsable usaméricain qui déclare que "la corruption gangrène le pétrole et l¹ensemble de l¹économie iraquienne".
Témoignage tardif certes! Au plan social, le peuple est écrasé par la misère, manque des moyens les plus rudimentaires de la vie. Les frontières de l¹Iraq sont largement ouvertes à tous les vents, violées par les mafias du crime, de la drogue et autres.
La première préoccupation des gouvernements successifs est la gestion du dossier de la sécurité que leur ont confié les occupants puis celui des intérêts personnels de leurs membres, de leurs partis respectifs et des clans dont ils sont issus, sans autre considération pour les besoins des gens et de leurs conditions humaines. Bien plus grave, certains clans dans ces gouvernements pratiquent la politique du "après moi le deluge", une politique sectaire, d¹exclusion et même de liquidation physique, de
 purification confessionnelle et de bannissement individuel et collectif. Ce qui se passe au quotidien en Iraq aujourd¹hui en est la meilleure preuve.
Quds press: Quel est exactement votre position face à ces nombreuses crises?
Al Dhari: Face à ce qui se passe sur la scène iraquienne, face à la peur, à la terreur, aux assassinats ciblés, aux liquidations physiques, aux arrestations perpétrées par l¹occupant et ses sbires locaux, l¹association des oulémas, ne peut, de par son statut d¹organisme de conseil et d¹orientation, que dénoncer ces crimes, ces atteintes graves aux droits les plus élémentaires de l¹homme -qui sont le droit à la vie, à la sécurité et à une existence digne- ces dérapages et ces dérives. Nous le faisons avec la sérénité requise en appelant toutes les parties concernées à se réveiller, à reprendre leurs esprits et à mettre fin à leurs agissements criminels.

Quds press: Comment réagissent-ils et avez-vous fait des propositions pratiques?

Al Dhari: Nos conseils et nos appels sont malheureusement mal reçus, souvent considérés comme irréalistes et nous-mêmes taxés parfois de terroristes. Nous avons présenté pourtant dès la première année de l'occupation un plan de sortie de crise, consistant à transférer la responsabilité de l¹administration de l¹Iraq à l¹ONU et au retrait des troupes d¹occupation, à charge pour l¹organisation internationale de constituer un gouvernement national iraquien indépendant, composé de compétences nationales. Puis au bout d¹une certaine période, l¹organisation d¹élections libres et transparentes sous contrôle des Nations Unies et d¹autres partenaires indépendants, devant déboucher sur une assemblée nationale qui se charge de doter le pays d¹une constitution. De cette assemblée ou même en dehors d¹elle, selon les dispositions de la constitution il se constituerait un gouvernement national, représentant tous les Iraquiens, fondé sur la citoyenneté et non pas sur l¹ethnisme et le confessionnalisme qui caractérisent les gouvernements nés sous l'occupation.

Quds press: C¹est ce que vous aviez proposé auparavant, mais quelles sont vos propositions actuelles?

Al Dhari: Nous étions les premiers à faire ces propositions que nous avions transmises au secrétaire général adjoint de l¹ONU, Lakhdar Ibrahimi.
Les choses ont changé actuellement et en fonction de la nouvelle donne, nous avons proposé un plan qui pourrait faire baisser les tensions et ouvrir la voie à une accalmie et plus tard à une normalisation. Notre plan consiste tout simplement à constituer une armée nationale iraquienne, représentative de toutes les composantes de la société iraquienne et qui n¹a d¹autre allégeance que pour l¹Iraq, et non pas comme c¹est le cas aujourd¹hui, de simples ramifications armées des partis et clans qui le démolissent à vue d'il.

Quds press: Ne croyez-vous pas que les négociations politiques actuelles pour constituer le nouveau gouvernement, sont de nature à faire baisser la tension dans le pays?
Al Dhari: Ce processus n¹aide pas à faire baisser la tension, loin de là. Les choses continuent dans la même voie et pour preuve, la croissance des arrestations, des enlèvements et des assassinats. Nous ne constatons aucun souci pour les intérêts nationaux et les souffrances des citoyens dans ces marchandages politiques. Les intérêts des groupes et des individus sont par contre dominants. En plus toutes les figures politiques marquantes au niveau de l¹Etat et du gouvernement ont fait partie des trois premiers gouvernements qui ont fait tant de mal à l¹Iraq et à son peuple, sans oublier que la plupart de ces hommes politiques manquent d¹envergure et de personnalité et se trouvent en deçà des niveaux requis pour ces hautes responsabilités.

Quds press:  Jalel Talabani a parlé il y a quelques jours de rencontres fructueuses avec certains groupes armés en Iraq. Ceci peut-il contribuer à faire baisser les tensions?
Al Dhari: Nous avons entendu les déclarations de Jalal Talabani parlant de rencontres avec les représentants de nombreux groupes de résistance, mais nous ignorons s¹ils représentent des groupes de résistance influents ou non, s¹ils sont les véritables représentants de ces groupes comme ils disent et disposent ainsi du pouvoir de signer des accords permettant de faire baisser les tensions. Ceci dit, de nombreux groupes de résistance et parmi les plus influents, ont déclaré ne pas avoir participé à ces rencontres.
Quds press: Il y a actuellement de nombreuses forces politiques Sunnites dans le nouveau gouvernement. Laquelle soutenez-vous?

Al Dhari: Nous ne soutenons aucune force dans ce processus politique parce que nous ne croyons pas à son utilité pour sortir l¹Iraq de la situation actuelle.
Quds press: Combien de temps allez-vous encore demeurer en dehors du processus politique?

Al Dhari: Nous le resterons indéfiniment, tant que durera l¹occupation et après. Mais cela ne signifie pas que nous ne suivons pas tout. Nous continuons cependant à dispenser à ceux qui veulent nous entendre, les conseils que nous jugeons dans l¹intérêt de notre peuple et de notre nation.
Quds press: Des statistiques usaméricaines ont révélé  récemment qu¹il y a eu 35 000 Iraquiens et près de 2 400 soldats usaméricains morts depuis le début de l¹occupation. Avez-vous un commentaire?
Al Dhari: Ces statistiques ne sont pas précises. Nos propres informations indiquent qu¹il y a eu 200 000 morts iraquiens depuis l¹occupation usaméricaine. Le journal médical britannique The Lancet, avait annoncé le chiffre de près de 100 000 morts iraquiens, il y a tout juste 8 mois. Les pertes réelles usaméricaines sont beaucoup plus importantes que ne le disent les chiffres officiels. Le chiffre indiqué représente à peine le quart des soldats usaméricains tués.
Quds press: De nombreuses sources politiques arabes et autres ont émis l¹idée de faire remplacer les troupes usaméricaines par des forces arabes.
Croyez-vous que l¹idée soit acceptable pour une solution raisonnable de la crise iraquienne?
Al Dhari: L'idée n¹est pas viable. Elle ne sert ni l'Iraq ni les troupes en question parce que la situation a beaucoup évolué et a rendu cette proposition caduque. Le meilleur moyen de traiter le problème iraquien aujourd¹hui, est comme je l¹ai dit, de constituer rapidement une armée nationale iraquienne, soutenue par le peuple et n¹ayant d¹autre allégeance qu¹à l¹Iraq et non pas aux milices partisanes.
Quds press: Certains estiment que l¹Iraq subit actuellement plus une occupation iranienne que usaméricaine. Comment voyez-vous la position de l'Iran en Iraq?
Al Dhari: Il y a actuellement en Iraq une occupation, celle des USA, de la Grande-Bretagne et de leurs alliés. L¹intervention n¹est pas le fait d¹un seul pays mais de plusieurs, certains intervenant plus que d¹autres, d¹une manière trop flagrante avec des services et des forces de sécurité, ce qui en fait un acteur important sur la scène iraquienne. Cette situation est connue de tous ceux qui s¹intéressent au fait iraquien. L¹occupation comme l'intervention, d¹un commun accord ou non, participent à la destruction de l'Iraq et à porter préjudice à son peuple.
Quds press: A combien vous estimez le nombre de détenus iraquiens dans les prisons usaméricaines et iraquiennes?

Al Dhari: Il y a près de 70 000 détenus iraquiens, répartis dans les prisons des forces usaméricaines et iraquiennes. Ainsi, il y en a près de 37 000 dans les prisons du gouvernement, 16 000 dans les prisons usaméricaines et près de 16 000 dans les prisons d¹Irbil, Dohouk, Sousa, Suleymania et autres dans le nord de l¹Iraq. Tous ces détenus subissent les pires tortures et survivent dans des conditions inhumaines. La majeure partie d¹entre eux sont des innocents, arrêtés sur dénonciation calomnieuse ou sur des bases confessionnelles.

Quds press: Après trois ans d¹occupation, comment voyez-vous la résistance iraquienne?

Al Dhari: Nous constatons que la résistance continue, que son rendement est en croissance et que ses effectifs sont en nette progression si l¹on tient compte des nouveaux noms de groupes qui apparaissent. Pour toutes ces raisons, je crois que la résistance continuera tant que durera l¹occupation, les deux étant intimement liées.
Quds press: Auriez-vous des informations sur l¹appartenance identitaire et culturelle des combattants et comment les classer idéologiquement?
Al Dhari: Toute la résistance en Iraq et avant tout une résistance nationale. Elle comprend des islamistes qui sont les plus nombreux, des nationalistes, des indépendants et Grâce à Dieu, il y en a, à ce que l¹on dit, de plus en plus de chrétiens.
Quds press: Quels sont les rapports de l¹association des oulémas avec les groupes  de résistance?
Al Dhari: Nos rapports sont des rapports de bienveillance et d¹appui de principe sans autre implication.
Quds press: Vous avez visité de nombreux pays arabes et rencontré leurs dirigeants. Comptez-vous sur un rôle arabe pour régler le problème iraquien?
Al Dhari: Nous ne comptons sur aucun rôle politique arabe et nous estimons que les tentatives d¹organiser des conférences pour les Iraquiens sont insuffisantes pour régler le problème. Il est indispensable que les Arabes cherchent d¹autres moyens pour agir sur la situation en Irak, s¹ils veulent vraiment avoir une présence réelle et une influence déterminante sur léquation iraquienne.


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