LE PENTAGONE FINANCE LES ESCADRONS DE LA MORT EN IRAK

Bush risque d'être bientôt secoué par un nouveau scandale irakien : celui des milices irrégulières qui sèment la mort avec le soutien actif de Washington.

Auteur: Mergui Raphaël

Les Américains font, en Irak, l'amère expérience de l'actualité du bon vieil axiome des guerres coloniales : une armée qui ne gagne pas perd. Déçus par le comportement des 60 000 soldats irakiens dont la formation leur a coûté 5 milliards de dollars, ils jouent leur va-tout militaire en encourageant l'éclosion de milices irrégulières - à ne pas confondre avec les milices "régulières" des grands partis kurdes et chiites - vouées au contre-terrorisme sunnite. A propos de ces bandes, Donald Rumsfeld déclarait devant le Sénat le 16 février dernier: "C'est la seule force capable d'éliminer le terrorisme."

C'est à l'automne 2004 - sans doute à cause de la proximité des élections de janvier 2005 - que les cohortes armées se sont mises à proliférer à une vitesse stupéfiante. Les officiers américains les qualifient de "milices pop up" . Traduisez (approximativement): "milices champignons". L'envoyé spécial du Wall Street Journal, Greg Jaffe, en a dénombré une bonne douzaine, bien armées et bien structurées.

Politique du pis-aller

Le général Downing, ancien chef des opérations spéciales de l'armée américaine, a comparé ces bandes pop up aux escadrons de la mort salvadoriens qui s'étaient illustrés, dans les années 80, par l'éradication sanglante de la gauche. Et le général de conclure à la mise en place en Irak d'une "option salvadorienne".

Le maître d'oeuvre en est le général Petraeus, responsable de la formation des troupes irakiennes. C'est lui qui, aujourd'hui, arme, finance et entraîne les miliciens contre-terroristes.

Le Pentagone a vite fait de glisser du laisser-faire au soutien actif. Les stratèges américains parent les milices en tout genre d'une précieuse vertu politique : elles sont une forme de privatisation de la lutte antiterroriste qui dispense leurs soldats de se salir les mains dans des opérations coûteuses en vies et moralement répréhensibles. Cette politique du pis-aller est lourde de conséquences. Le foisonnement des milices ajoute de la guerre à la guerre. Il entretiennes haines ethniques et rallume les conflits intracommunautaires. La confusion est telle qu'on ne sait plus à quels clans appartiennent les cadavres qu'on ramasse dans le Tigre.

Bush, lui, risque d'être secoué par un scandale d'une magnitude plus puissante que celui d'Abou Ghraib. Ces escadrons de la mort version irakienne sont créés et commandés par des chefs de guerre, amis ou parents de ministres influents ou de chefs de tribu qui leur assurent impunité et soutien matériel. Ils font allégeance à leurs tuteurs et non au gouvernement.

La politique de "rebaasisation" d'Iyad Allaoui, avec le soutien de la CIA, facilite le recrutement d'anciens des Moukhabarats -les services de renseignement de Saddam Hussein - bien placés pour faire la chasse à leurs anciens collègues qui ont basculé dans l'insurrection et le terrorisme.

Formés à bonne école

La force des loyautés tribales et des liens personnels avec des chefs charismatiques fait préférer à beaucoup de candidats à la guerre l'engagement dans les milices irrégulières plutôt que dans l'armée. Les premières en tirent une grande cohésion et une redoutable efficacité. Les chefs, eux, en deviennent inamovibles.

La mission de ces nouvelles milices est un grand classique du colonialisme finissant : le contre-terrorisme. Quand ils ne kidnappent pas, ne torturent pas ou ne tuent pas les "terroristes", les gangs contre-terroristes épaulent l'armée américaine lors de ses assauts contre les villes du triangle sunnite pour en assurer ensuite le "nettoyage".

Le général Adnan Thavit, aujourd'hui âgé de 63 ans, a été formé abonne école : les académies militaires de l'ex-URSS et de l'ex-Yougoslavie. Ancien officier de renseignements, il a activement participé au complot raté d'Iyad Allaoui contre Saddam Hussein en 1996. Condamné à la prison à vie et embastillé à Abou Ghraib, il est gracié en 2003, à la veille de l'invasion américaine.

Figure emblématique de cette nouvelle race de chefs de guerre irakiens, il crée en octobre 2004, avec la bénédiction de son neveu, alors ministre de l'Intérieur du gouvernement intérimaire, une milice de 11000 hommes, baptisée Commandos des forces spéciales. Elle est, dit fièrement, Thavit, la deuxième force militaire du pays, juste devant le contingent britannique.

Vert de jalousie, Talabani réclame à Rumsfeld, évidemment sans succès, le limogeage du patron des Commandos. Squattant une caserne de l'ancienne garde présidentielle, les hommes de Thavit ont impressionné le général Petraeus par la qualité de leur armement lourd et leur discipline: "Dès que je les ai vus, a-t-il déclaré, je me suis dit qu'ils étaient le bon cheval." Et de les doter en armes et argent. Le manifeste politique du général Thavit tient en une phrase: "Défendre le gouvernement démocratiquement élu contre les insurgés et les criminels, la police n'étant pas capable de faire face au terrorisme."

La première expédition des Commandos des forces spéciales, l'assaut contre Samarra, est considérée comme un modèle du genre. Depuis, ils sont de toutes les opérations de "reconquête" des bastions sunnites. Ils participent aussi activement au "maintien de l'ordre" à Ramadi, Mossoul et Bagdad. Pour mieux terroriser les sunnites, Thavit a confié à des soudards chiites le soin de patrouiller le quartier de la rue Haïfa au centre de Bagdad. D'autres unités de Commandos occupent la ville de Fallouja. Ces différentes opérations auraient coûté aux forces spéciales une cinquantaine de morts et 300 blessés. La milice de Thavit gère un réseau de prisons "privées", notamment à Mossoul et Bagdad, dans lesquelles croupissent quelques centaines de "détenus". De l'aveu même du Département d'Etat, la torture y est pratiquée. Les envoyés spéciaux du Boston Globe, du Guardian et du Financial Times ont décrit comment les Commandos exhibent leurs prisonniers dans une émission quotidienne de la chaîne Iraqiya: "Terrorisme: la main de la justice". Les "suspects" - visiblement passés à tabac - s'y livrent à d'invraisemblables "confessions": participation à des orgies homosexuelles, pédophilie, viols, beuveries dans les mosquées, décapitation sur des moutons, et nous en passons. Cadeau du Pentagone, Iraqiya est gérée par une société australienne, Harris Corporation, grande bénéficiaire de contrats de "reconstruction" en récompense de sa contribution de 260 000 dollars à la campagne de Bush en 2004.

Les Commandos des forces spéciales coexistent avec d'autres bandes contre-terroristes, relativement moins importantes en nombre. L'ancien Premier ministre par intérim, Iyad Allaoui, a patronné à lui seul la création de trois milices. Née la première, en novembre 2004, la Brigade Muthanna occupe les locaux désaffectés d'un ancien aéroport, au centre de Bagdad. Elle est la mieux entraînée et la plus opérationnelle des trois. Composée de chiites de la capitale, la deuxième milice, Les Défenseurs de Bagdad, a vu le jour en janvier 2005. Dirigés par Hussein al-Sadr, un chef religieux proche d'Iyad Allaoui, Les Défenseurs de Khadamiya ont pour mission de protéger le sanctuaire chiite du même nom au nord de Bagdad. Mal vécue par les milices chiites régulières, l'existence des Défenseurs de Khadamiya porte en germe le risque d'embrasement des règlements de comptes intracommunautaires.

Justice expéditive

Citons enfin... Les Seconds Défenseurs de Bagdad commandés par un général replet, formé à l'académie militaire de Sandhurst en Grande-Bretagne, Fouad Faris. Ses 2 000 hommes recrutés dans le Sud chiite pourraient se voir confier la garde de la zone verte à Bagdad dans laquelle sont confinés diplomates américains et ministres irakiens.

Comble de ce foisonnement de bandes armées, l'armée américaine s'essaie elle aussi à la création de milices maison. Selon Reuters, les marines ont formé un escadron de 61 mercenaires chiites grassement payés 400 dollars par mois. Ils ont récemment épaulé le 23e régiment dans son raid contre la ville sunnite d'Al-Anbar.

L'imagination des spécialistes du contre-terrorisme est fertile. Le "parrain" chiite du quartier de Doura à Bagdad, Sayed Malik, rend, d'après l'AFP, une justice expéditive dans son "district" pour le compte des Américains qui le rémunèrent en juteux contrats de travaux publics. Par ailleurs, la libération de criminels de droit commun par les forces américaines, en échange de la promesse d'espionner et de dénoncer les insurgés "saddamistes", contribue à la décomposition de la société civile irakienne. Une partie de ces ex-détenus se livrent à des enlèvements crapuleux sur lesquels leurs mentors américains ferment les yeux.

Les escadrons de la mort version irakienne ont un dessein unique, le contre-terrorisme, et un seul maître, un chef de guerre acoquiné avec un homme politique. Ils constituent la nouvelle donne de l'échiquier irakien où les milices traditionnelles bras armé des grands partis - 50 000 combattants -, mieux connues et plus anciennes, imposaient leur loi sanglante depuis longtemps, pratiquant elles aussi, chacune dans leur clan, la purification ethnique et religieuse.

 

Magazine Marianne

N° 438 Semaine du 10 septembre 2005 au 16 septembre 2005


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