Même les généraux US ne croient plus en la victoire!
Le Canard Enchaîné -
Claude Angeli
Venues de Washington, de Bagdad ou des cercles militaires de l'Otan, toutes les informations concordent : les chefs de la guerre d'Irak s'affirment incapables de la gagner.
Plus question d'évoquer une victoire, même lointaine, sur les insurgés, les patrons des GIs n'ont d'autre souci que de préparer leur retrait d'Irak.
La puissante Amérique ne peut s'y résoudre dans l'immédiat, sauf à perdre la face, et les boys devront encore se battre durant des années avant de pouvoir lever le camp.
Lors d'une récente réunion du Commandement des opérations spéciales, les 19 et 20 octobre dernier, à Tampa ( Floride), réunion ouverte aux attachés militaires étrangers, plusieurs officiers supérieurs américains ont qualifié la situation de " soulèvement populaire ne concernant pas la seule minorité sunite".
Le ministre français de la Défense, dans une note confidentielle, s'est fait un plaisir de souligner cette amorce d'autocritique.
Aveux d'experts militaires
De temps à autre, les faucons du Pentagone formulent le même vœu pieux : les forces irakiennes, armée et police, seront bientôt capables de prendre en main la sécurité du pays. Et, sans craindre la contradiction, les mêmes fournissent aux médias, interdits de séjourner sur place, bien sûr, le énième bilan de l'offensive "Rideau d'acier" à la frontière irako-syrienne, avec avions, hélicos et chars.
La dixième ou douzième opérations du même genre dans cette province d'Al-Anbar. En attendant la prochaine.
"Chaque jour, des attentats sont perpétrés avec des bombes artisanales et nous font très mal", reconnaît le générale Joseph Taluto, patron des régions nord et centre du pays.
Dans un récent rapport, soigneusement épluché à Paris, il signalait au Pentagone la récupération de "1 300 mortiers, de 1 300 lance-roquettes et de 2 800 munitions d'artillerie destinés à une variété infinie de cible ".
Mais ces prises de guerre n'ont pas pour autant rassuré le général.
D'où sa décision de réduire de " 27 à 17 " le nombre de garnisons US dans les régions qu'il contrôle. Moins de cibles, moins de risque …
Autre général dont les analyses ont intéressé les services français : James Conway. Directeur des opérations au comité des chefs d'état-major américains, le général Conway évoque, en plus d'une multitude de bombes fabriquées sur place, un flot d'armes franchissant " des frontières très poreuses ".
Son représentant en Irak, le général Rick Lynch, mentionne d'autre part 569 attaques des insurgés en une semaine (fin octobre – début novembre), dont 40% avec des bombes artisanales responsables de 64% des morts américains.
C'est la version clinique d'une banale semaine d'automne.
Enfin, nouvelle preuve du désarroi actuel, le même général Lynch vient de lancer un appel aux ex-officiers et sous officiers de Saddam Hussein pour qu'ils s'engagent dans les forces irakiennes équipées par les américains. Dans l'espoir, sans doute, d'en finir avec un recrutement exclusivement chitte.
Plus discrètement, des groupes des spécialistes US seront dépêchés en Irlande du Nord et en Israël, selon le rapport du général Conway, pour y apprendre à se protéger des bombes télécommandées au bord des routes.
On s'instruit à tout âge.
Sentinelles diplomatiques
A Bagdad, les ambassadeurs occidentaux n'ont pas la même analyse des événements.
En octobre dernier, par exemple, après le vote sur la constitution, l'ambassadeur américain saluait ce "grand pas vers la démocratie" en affichant un sourire radieux, mêlé d'une pointe d'agressivité envers ses interlocuteurs.
Son optimisme n'a pas tenu longtemps face à la multiplication des attentats.
Bernard Bajolet, ambassadeur de France à Bagdad, est, lui souvent en accord avec plusieurs de ses homologues européens et les télégrammes qu'il adresse au quai d'Orsay sont jugés prémonitoires.
La situation selon Bernard Bajolet, devrait continuer à se dégrader, et pas seulement à Bagdad où certains quartiers sont contrôlés par les insurgés, car l'on assiste à " une dynamique de guerre civile".
Enfin, notait l'ambassadeur de France, annoncer que la police et l'armée irakienne pourraient bientôt assurer la sécurité du pays, des ses frontières, et remplacer progressivement les forces américaines tient de la pure fiction.
A deux semaines des élections législatives du 15 décembre, rien de changé en Irak, dit-on au quai d'Orsay , où l'on sait que Bush va , cette semaine encore, tenter de rassurer l'opinion américaine.
Reste que, et un diplomate français insiste sur ce point," la facture politique et terroriste de la guerre américaine va peser lourd, même pour nous Européens, durant dix ou vingt ans".
Le Canard Enchaîné mercredi 30 novembre 2005