Horreur du saccage patrimonial, suivant le saccage humain, en Iraq
Isabelle Rooryck
Conservateur du Patrimoine
Document original : 17 avril 2003
À Monsieur
Hollande
Député-maire de Tulle
Objet : horreur du saccage patrimonial, suivant le saccage humain, en Iraq
Monsieur le Député-maire,
L'effroi doit saisir ce qui veut porter un tant soit peu légitimement, le nom d'Humanité, devant le saccage des vies en Iraq. Ce saccage s'en est pris aux racines mêmes de notre Humanité en laissant piller, briser, voler le patrimoine des Musées d'Iraq et de la grande Bibliothèque de Bagdad. Personne ne bouge. Ni les « libérateurs » postés à quelques mètres des lieux de crime, ni le monde officiel hormis les journalistes et le désespoir des témoins de ce pays crucifié, qui assombrit pour des siècles sans réparation possible, autre que la miséricorde divine, le ciel et le coeur de l'Humanité.
Le troisième
millénaire se voit régresser aux pires crimes d'une Antiquité balbutiante.
Qu'est le pillage de la Bibliothèque
d'Alexandrie dont l'Humanité ne se remettra jamais, au regard de ces crimes
actuels commis dans une ère si hautement technologique et aseptisée comme la
nôtre ? Pourquoi le saccage de l'Institut français de Bagdad, sous les yeux
passifs des soldats américains, n'a donné lieu à aucune réaction, au moins dans
le monde de la Culture, si tant est que celui-ci, pas plus que le monde humain,
existe encore ?
Babylone et Jérusalem, depuis
la plus haute Histoire, sont au coeur du mystère d'Iniquité.
Les soldats « malheureusement, n'avaient pas d'ordre » pour protéger les lieux
de vie et de culture, comme tellement plus précieux qu'un puits de pétrole »
!!!! Et nous, quel ordre attendons-nous
pour au moins, dans notre lâcheté feutrée, balbutier encore quelques mots de
protestation ???
Et s'il nous
reste un peu de courage, ayons celui, bien dérisoire certes, mais au moins,
signé, avec un reste de dignité, debout et sans armes meurtrières, d'élever des
cris, des vrais, de révolte ! D'abord
contre l'épouvante des vies arrachées, fragmentées. Ensuite et en même temps,
contre le saccage de l'honneur de ce peuple grandissime à qui l'Humanité doit
tant, contre l'épouvante infligée, ordonnée, programmée, de l'atteindre dans ses
gênes, qui sont les nôtres, contre sa fierté qui était la nôtre, de sa
splendeur, qui inspirait la nôtre....
Symboliquement, la Bibliothèque de
Bagdad, contenait bien plus d'ADN de l'Humanité, que toutes les autres grandes
bibliothèques réunies de la planète
Les musées de Tulle dont j'ai la très ingrate tâche d'avoir été responsable, le
musée du Cloître que dans votre grande générosité vous avez consenti à garder
sous ma responsabilité, doivent manifester contre cette infamie collective,
comme ils peuvent, pauvrement, avec ce qui nous reste de fierté et d'Humanité.
S'il n'est pas déjà trop tard.
C'est pourquoi j'ai l'honneur
de vous demander l'autorisation de placer sur la façade du cloître le drapeau
français en berne à partir de demain vendredi saint, jusqu'au mardi de Pâques.
Je demande que soient inscrits sur le voile noir, les deux noms d'IRAQ et
d'HUMANITE.
Je demande que, sous votre couvert, la Presse en soit informée.
Je me permets de demander qu'un tel symbole - nous n'avons à l'heure actuelle
que ce moyen "symbolique" de nous exprimer, soit également placé sur la façade
du musée des Armes, afin de ne pas manquer cette occasion tragique de rappeler à
quel niveau de responsabilité et de sagesse devrait être porté l'usage de
celles-ci dans cette ville qui en fabrique..
J'ai pleinement conscience de la portée politique que pourrait avoir un tel
geste sur les musées de la Ville dirigée par le Premier secrétaire du parti
socialiste.
J'ai pour cela l'espoir que vous vous voudrez bien en agréer le principe et le
fait.
N'ayant déjà que peu de raisons de me réjouir dans le contexte muséal actuel, je
vous confie que sans un geste fort envers nos frères iraquiens, et nos frères en
humanité, je franchirais avec honte, désormais, les portes de ces lieux de
culture si hautement symboliques, dans votre Cité, comme dans notre Histoire.
Je vous prie de croire, Monsieur le Député-maire, en ma déférence.